Les jeunes des banlieues entre le déni républicain et la légitimité sociale

Déclaration du neuvième congrès

dimanche 20 novembre 2005

L’Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF) présente, avant tout, ses condoléances aux deux familles qui ont perdu leurs enfants (Ziad et Banou) électrocutés dans un transformateur électrique à Clichy Sous Bois le 27/10/2005, ainsi qu’à la famille de J.J Le Chenadec décédé à Stains, dans le cadre tragique des émeutes actuelles dans nos banlieues. Une vie humaine est irremplaçable, elle est unique, rien ni personne ne peut justifier le meurtre.

Nous regrettons que l’explosion de la révolte légitime, juste et justifiée, ne ménage ni les écoles ni les équipements d’utilité publique.

Nous savons que l’accumulation de décennies de relégation sociale, économique, culturelle, identitaire, de contrôles policiers au faciès et les humiliations qui les accompagnent, de Justice souvent vécue à double vitesse, d’exclusion de logement et d’emploi, de racisme et de discriminations orchestrées, d’une Education au rabais, de coupure entre bons et mauvais jeunes, ne pouvaient que mener un jour ou l’autre à une violence sans discernement. C’est un choix politique, délibéré d’autant que l’image et le discours dégradants de la représentation des parents est une constante dans le langage politico-médiatique dominant depuis 30 ans et ce, quelque soit le gouvernement. Les mots racaille, karcher, voyous, casseurs, délinquants, sauvageons, islamistes...s’inscrivent dans cette logique infernale qu’ils confortent, ils n’en sont que la caricature qui bombe le torse dans une surenchère électoraliste avec l’extrême droite.

Le gouvernement actuel de la France (et bien au-delà) découvre, sous un choc inédit de son histoire l’EVENEMENT, comme un effet boomerang de ce qu’il a semé ; les jeunes des banlieues, sous-entendu maghrébins et noirs africains, occultant royalement qu’ils sont très majoritairement nés en France et Français, sont des jeunes de quartiers et de cités populaires partageant le mal-être qui déstructure les français dits de souche autant que les populations issues de l’immigration. Des jeunes qui sont pratiquement « assignés à résidence » de fait dans les halls des barres de béton depuis leur naissance et qui, pour la majorité d’entre eux n’a pas d’antécédents judiciaires et dont une grande partie est constituée de mineurs (ceux qui ont toujours vu le père allongé, par le chômage, les frères et sœurs aînés(e) trop souvent « enchômagés(e) » malgré leurs diplômes pour tous ceux et celles qui en ont).

Les gouvernants, décideurs politiques et économiques de nos vies, individuelles et collectives, ont cru et fait croire jusqu’à maintenant qu’après « la mort sociale » des parents, que cette maladie de la mort a au moins anesthésié ces jeunes pour toujours, quand ils ne se détruisent pas par la drogue ou les guéguerres entre bandes. Avec une bonne conscience endormie, ceux qui ont fabriqué des millions de laissés pour compte se sont crus, eux, tranquilles pour toujours. En sacrifiant des populations et des générations entières, ils n’ont à aucun moment pensé leur silence assourdissant qui, lorsqu’il devient fécond, il produit un nouveau Tiers-état à l’intérieur de nos démocraties qui s’auto-proclament achevées.

Pour boucler la boucle, l’Etat met ces populations sous le contrôle bétonné des Ministres de l’intérieur (comme pour les classes dangereuses de la fin du 19è siècle), au lieu de les considérer en tant que partie indissociable de la population française, diversifiée, régie par le Droit commun.

Séparées, reléguées, isolées, stigmatisées, enjeux électoralistes..., à force de pousser le bouchon il saute. Et quand toutes les voies démocratiques et pacifiques sont bloquées, les moyens du dialogue rompus, les interlocuteurs infantilisés, les esprits manipulés, par des politiques devenus autistes, ces jeunes ont fini par craquer en masse.

Face à la violence qu’ils subissent tous les jours, ils ont pu trouver une issue par la vertu du conflit. Ils ont décidé d’entrer par effraction dans leur propre Société, oui la leur, autant que celle de tous ceux et celles qui la font. Ils veulent que la République ne piétine pas la Démocratie, l’Egalité des droits et des chances au seuil de leurs portes. Que la Justice fasse droit à la justice sociale pour tous. Que leur dignité soit réhabilitée.

La réponse du gouvernement nous fait craindre le pire : le recours à la loi du 03/04/1955 instituant le couvre-feu risque d’aggraver les choses au lieu de les apaiser, de corriger une faute par une autre faute. Cette loi est historiquement trop chargée du contentieux colonial refoulé, fort heureusement non utilisé par le gouvernement de l’époque envers Mai 68 (mouvement infiniment plus puissant et plus généralisé). Le gouvernement actuel n’a pas hésité à sortir un nouveau type de discrimination contre "ces nouveaux indigènes" à travers le recours à l’état d’exception a peine voilé, qui rappelle des « pouvoirs spéciaux » de 1956 à 1957 en Algérie, notamment en expulsant même des immigrés en situation régulière...à quand la dénaturalisation de 1938 qui fut appliqué en France et par d’autre pays européens avant et après elle ? Le recours à la répression systématique, à la justice expéditive et revancharde, ne peut que rajouter de l’huile sur le feu, aujourd’hui ou demain.

A nos yeux, la lucidité politique oblige les Pouvoirs publics à sortir du mécanisme de criminalisation de ces populations ; de restituer ce qui se passe aujourd’hui dans nos banlieues dans l’histoire des mouvements sociaux d’expression politique en France et qui font avancer ce pays ; les cheminots, les étudiants, les lycéens, les agriculteurs, les sidérurgistes, les mineurs, les faucheurs d’OGM, les ouvriers qui menacent d’exploser leur usine, les marins qui détournent leur outil de travail, les mouvements de 1995, de mai 1968, de février 1934....S’il y a une mémoire de luttes il y a un avenir, même si elles ne sont pas vécues ou relues selon le mode classique des luttes ouvrières dès lors que ce mode n’a pas pu être transmis par la génération des parents, probablement parce qu’il est devenu obsolète voir épuisé de l’intérieur et de l’extérieur, dans le sens où une certaine rupture généalogique provoquée et prise de vitesse par le néo-capitalisme qui, pour avoir lieu, exige la dissolution de tout lien et la destruction du social.

D’où l’absence d’interlocuteurs crédibles des pouvoirs publics et à la hauteur des enjeux, la ruine du travail des éducateurs, des enseignants et des parents, la tête dans le sable de certains syndicats, le mutisme des associations qui, pourtant, n’ont jamais cessé de travailler, de réfléchir et de proposer quand elles ne sont pas muselées par le chantage aux subventions publiques. C’est pourquoi nous lançons un appel solennel à tous ces jeunes qui sont nos propres enfants et dont nous sommes fiers, en saluant leur courage, leur colère massive avec respect, de tout faire pour transformer cette rage en force de résistance, de reconstitution du lien qui nous est commun, transgenerationel et qui nous est confisqué, une force créatrice d’un mouvement de tous les discriminés et qui impose une égalité des droits dans les faits et en droit. Ce ne sont certainement pas les pseudo-mesurettes annoncées par le gouvernement dont la honteuse et injustifiable mise au travail des enfants de 14 ans qui vont calmer les esprits.

Nous appelons tous les épris de justice de ce pays à se mobiliser pour que les jeunes interpellés ne soient pas jugés comme délinquants de droit commun, car ils ne le sont pas simplement. Les émeutiers sont en majorité porteurs de tout autre chose, de manière inédite, ils sont les marges de l’espoir qui, pour se réaliser vont payer de leurs libertés, aujourd’hui pour nous et pour nos enfants qui les regardent et les entendent, demain.

Par ailleurs, même si cela ne vaut peut-être pas la peine d’être signalé, nous sommes quand même interloqués par l’indécence fidèle à elle-même, une tragédie de la nullité des gouvernements marocain et libyen qui proposent sans que personne ne leur demande rien, « d’aider le gouvernement français à ramener la sérénité dans les banlieues », sûrement fiers de la manière dont ils ont procédé avec les migrants africains par la déportation dans le désert ou la construction de camps.

Enfin, nous adressons un appel aux forces démocratiques qui sont du coté de ces jeunes et de ces populations en vu de leur rendre justice notamment :
-  en condamnant sans réserve les errements de langage des ministres ;
-  en ne laissant pas le vide à l’atteinte portée contre la mosquée de Clichy sous Bois visée par une bombe lacrymogène de la Police Nationale ;
-  a tout mettre en œuvre pour annuler le couvre- feu et le remplacer par un processus de reforme en profondeur avec les concernés eux-mêmes ;
-  en s’opposant à tout expulsion de France des révoltés avec ou sans papiers ;
-  en militant pour un changement radical des rapports jeunes-police et jeunes-justice pour remédier à la perte de confiance distillée dans les mentalités et les pratiques ;
-  en dénonçant le traitement inégal de suspicion, de mépris, d’humiliation de l’administration vis-à-vis des jeunes et des populations des banlieues, pour rétablir l’esprit d’un Service Public ouvert à toutes et à tous et digne de ce nom ;
-  en veillant par un contrôle des citoyens (es) sur les garanties et les moyens de mettre en œuvre une politique qui prenne le contre-pied de celle qui a dominé jusqu’à présent au nom de valeurs éthiques dans le but de restructurer et de réhabiliter l’histoire, le présent et l’avenir des hommes et des femmes qui en ont besoin réellement.

Déclaration du 9eme congrès de l’ATMF Gennevilliers le 11/12/13 novembre 2005


Retour en haut Plan du site  |   Nous contacter   |   RSS   |   Retrouvez nous sur Facebook   |   ©ATMF 2003-2021