Larbi LMOCHHOURY : Retour de l’enfer

mercredi 17 mars 2004

Retour de l’enfer par Larbi MOCHHOURY Mardi 16 mars 2004

Je quitte Al Houceima vendredi soir avec un pincement au cœur, vers 17h j’ai pu vivre et surtout sentir un tremblement de terre. En effet, une secousse d’une magnitude de 5°a été enregistrée, présent à l’hôtel avec des amis des associations locales, je me suis retrouvé pieds nus dans la rue. Affolés, les gens avaient quitté toutes habitations, cafés …c’est dire le traumatisme psychologique de la population de cette ville et de ses alentours.

Cette région est devenue un des plus grands campings du monde en ce moment d’hiver. Le lendemain, mon chagrin s’est accentué en constatant les conditions climatiques survenues : la pluie ne s’est pas arrêtée de toute la journée. Au téléphone, on me confirme la même météo à Al Houceima. Ma pensée, mélangée au désarroi, me fait revivre la catastrophe et les images enregistrées dans ma mémoire des personnes rencontrées.

Je pense :
- à Ilyas Ben Mohamed de Bouhem, de la commune de Ait Kamra, collégien brillant qui parcourt un trajet de 1h30 chaque matin pour se rendre à son collège, sa maison à été détruite, inquiet de ne pas avoir récupéré son cartable et ses cahiers, me posant la question si ses professeurs allaient refaire les cours perdus, encore plus inquiet de ne plus pouvoir réviser pour l’examen de la fin d’année.
- Tazaghine, village sinistré situé à 25 Km de Al Houceima dans les montagnes du Rif, avec 49 morts et presque toutes les maisons détruites.
- à cette adolescente du nom de Moussaoui qui a perdu toute sa famille, rentrée dans un mutisme. Sa principale occupation, après cette catastrophe, est de prendre soin de ce qui reste de son poulailler.
- au jeune homme qui a pu sauver sa mère, depuis il ne peut plus pénétrer entre quatre murs.
- au petit Mohamed, devenu orphelin, nous décrivant ce qui est arrivé à toute sa famille décimée sous les ruines.
- à ce chauffeur de taxi qui, sans lui poser de questions, nous raconte sa situation de père de 6 enfants, sa maison détruite situé à 6 Km de l’aéroport. Il a dû attendre 7 jours à la belle étoile avec femme et enfants pour recevoir une tente de 3 personnes. Il a pu y installer sa femme et les plus petits de ses enfants. Quant à lui et ses plus grands fils, ils dorment dans sa voiture taxi.
- au travail de fourmis qu’effectue l’ensemble de la société civile sur le terrain (collectifs d’associations, associations de quartiers, comité de village…).

Les élus, les autorités, la fondation brillent par leur incompétence et par leur absence. Il faut savoir que les survivants, coupés du reste de la région, n’ont même pas eu droit à une simple expression de condoléances. Pour le reste, ils ont dû faire preuve d’imagination, ce pour subvenir à des besoins nécessaires à leur survie, dans l’indifférence totale de ces responsables.

Connaissant le régime makhzenien du pays et l’encadrement policier de sa population, les autorités semblent ignorer les gens, leur adresse, leur commune et village. Les gens ne demandent pas grand-chose : le minimum est de venir les réconforter, leur parler, prendre de leurs nouvelles. Même ce minimum n’est pas assuré. Quant à distribuer, ou plutôt jeter des dons d’un hélicoptère est un geste pris comme une insulte. Les gens ont enterré leurs morts eux-mêmes, ils harcèlent les communes pour obtenir les certificats de décès.

Ces mêmes autorités vont même jusqu’à créer le désordre, me dit un habitant âgé de la ville d’Al Houceima. La distribution des dons se fait par jet d’une camionnette circulant dans les rues. Les enfants, les voyous (il y en a partout) courent derrière, ils sont les premiers servis. La dignité humaine est bafouée. Comment des habitants qui ont perdu maisons, familles, proches traumatisés (des répliques sont encore ressenties tous les soirs) dans l’impossibilité de dormir dans leurs habitations, peuvent courir derrière ces fameuses camionnettes.

Ne parlant pas des camps installés autour de la ville, dans la cour des établissements scolaires (exemple d’Imzouren, quartiers les plus touchés des alentours de la ville), où les gens sont entassés dans des tentes de fortune (témoignage vidéo à l’appui), ils vivent à 7 ou 9 sous une même toile, reçoivent de l’aide à dose homéopathique, et ce sans parler des sanitaires (un seul wc pour 1000 personnes, sans exagération, les douches : ne rêvons pas……….).

Quant à la prise en charge juridique -demande pressante des sinistrés- elle est inexistante. Comment une maison construite avec 3 murs sur trois étages, collée par l’entrepreneur sur les murs du voisin économisant ainsi la construction du 4ème mur (le carlage de la cuisine et de la salle de bain sont restés collés sur le mur du voisin après l’effondrement de cette maison), a-t-elle pu être reconnue comme répondant à toutes les normes de sécurité et de construction par l’entrepreneur, l’ingénieur civil et les autorités ? L’effondrement de cette maison a causé la mort d’une famille de 5 personnes. Mohamed, le rescapé se trouve sans abri, ni famille, ni vêtements dans la rue ! Les membres de la commission de sécurité (entrepreneur, ingénieur civil, autorités) continuent de vivre bien au chaud, dans leurs villas, de conduire leur voiture de luxe ! Merci Driss (EL Basri, ministre de l’intérieur de Hassan 2) de ce train de vie de bourgeois nantis.

Où est le droit ? Où est la justice ???

Des spécialistes, sur place, expliquent que la plupart des maisons avaient été élevées sans fondations solides, ni piliers suffisants et moins encore conçues de façon à pouvoir faire face au risque sismique. Cela soulève plus d’un point d’interrogation , d’autant plus qu’Al Houceima avait été victime à plusieurs reprises de tremblements de terre, dont celui de 1994, qui avait causé des fissures et des dégâts dans les maisons. Les dégâts de 1994 n’ont jamais été réparés malgré l’enveloppe financière qui avait été allouée spécialement à cet effet.

Il est vrai que le séisme du 23 février dernier est le plus violent et plus dévastateur de l’histoire de la ville d’Al Houceima, Ce dernier est venu rappeler la fragilité des constructions et surtout l’attitude sans scrupules de certains promoteurs immobiliers. Quand les séismes ne tuent pas, les immeubles s’en chargent. Les événements tragiques de ce séisme résultent non seulement du tremblement de terre qui a secoué la région, mais traduisent aussi la précarité des structures urbaines et rurales. Il serait ainsi faux de ne voir que « la colère » de la nature. La responsabilité humaine y est pour beaucoup : lenteurs ou absences dans l’acheminement des secours et des aides (les premiers secours ne sont arrivés que 10 heures après le séisme dans les quartiers périphériques de la ville, 10 jours après dans les villages).On ne peut que constater l’absence lamentable d’infrastructures hospitalières (le seul hôpital a été tellement surchargé que de nombreuses victimes ont dû être évacuées dans des édifices de fortune) : archaïsme d’un système d’alerte anti-sismique.

Pire encore, au moment des informations de la chaîne marocaine :
- 2M à 20h, le silence règne dans les cafés équipés de poste de télévision, tous les regards sont fixés sur l’écran. Pour une fois, on cite Al Houceima, pour annoncer que tout est rentré dans l’ordre, les autorités tiennent la situation en main, la crise est terminée Le roi a rendu visite à l’école, a salué les élèves et enseignants, bref le soulagement. A la fin des infos, tout le monde est pris de fou rire, de rage, d’humiliation… « Mensonge » crient les habitants, les commerçants, les serveurs sous le regard des militaires, gendarmes, policiers présents dans ce même café. Pour vérifier tout cela, enregistrement vidéo à l’appui, on s’est rendu à Imzouren, à 100 m de l’école visitée la veille. Aux premiers gamins, je demande leur niveau scolaire, classe , école ?…Unanimement, dans une innocence réelle, il me répondent qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une classe depuis la fameuse nuit du 24 février, et qu’ils n’ont pas été convoqués à rejoindre leurs classes et que les écoles sont toujours fermées. Que faut-il comprendre ? Que dire ? Foutaise, le non respect des citoyens, Haine.

Mon chagrin se transforme en colère quand je pense à la responsabilité des autorités locales, de la fondation M5, des autorités communales et du ministère de l’intérieur. On connaît le Maroc et son makhzen, et cette situation est la règle dans toutes les bourgades du Royaume, me dit-on.

Banlieusard de Casablanca ayant vécu jusque l’âge de 20 ans dans ce pays, je connais les pratiques de ce régime dans ses moindres détails. Aujourd’hui, les choses ont changé, les gens ne veulent plus se laisser faire, ils parlent à Al Houceima, à Casablanca comme à Taouanat. Cette catastrophe est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Comment continuer à vivre face à cette arrogance, cette incompétence, cette non transparence, ce détournement des aides, cette négligence envers une population touchée dans sa chair, dans ses foyers et dans son cœur ? Comment ne pas soutenir ces gens sur les plans humanitaire et politique dans ces circonstances ?

Je le dis haut et fort, pas dans l’émotion, pas dans le chagrin, si on ne fait rien aujourd’hui pour Al Houceima et sa région, nous ne ferons rien pour les autres régions et bourgades de ce pays, sachant que les gens de cette région ont été puni par le régime sanguinaire de Hassan 2. On les taxent de séparatistes, synonyme d’appartenir au mouvement politique d’Abdelkrim KETTABI. Si nous ne prenons pas les choses en charge, par notre solidarité, par notre soutien politique, par l’utilisation de nos réseaux d’information et de communication, nous aurons failli à notre responsabilité, à nos valeurs citoyennes, à nos principes idéologiques, politiques, de justice, de combat contre le despotisme, l’oppression et l’humiliation de peuples.

Nous devons prendre ce dossier en main, nous devons faire un appel à toutes les forces citoyennes, ami (es) de France et d’Europe pour nous soutenir, travailler avec nous et avec eux à Al Houceima. Nous avons établi à travers cette mission des contacts, au niveau local, avec toutes les composantes associatives, militantes qui font un travail remarquable auprès de la population de cette ville, agglomération et villages.

Je finirai par une citation entendu à Al Houceima de SENOUN Mohamed, enseignant de français au lycée de Rhafsai de la région de Taounat (« Maroc inconnu et inutile », de ses propres mots pour décrire sa région). Mohamed a fait ses études à Paris XIII Villetaneuse dans les années 70 et fréquenté les militants de l’ATMF à l’époque : « J’ai vécu toute ma vie en enfer, je ne mérite plus le paradis » citation d’un écrivain vietnamien

NB / je me permets de finir ce texte par l’actualité récente, à savoir les attentats lâches perpétrés contre la population innocente de la ville de Madrid en Espagne, ceci en lien direct avec mes propos cités ci-dessus : les jeunes marocains, aujourd’hui, face à la machine répressive du makhzen (régime) et face aux atteintes quotidiennes à leurs libertés de vivre, sont les proies à l’exode, se jettent contre la forteresse mur de la méditerranée (mer qui s’est transformée en un immense cimetière pour ces jeunes marocains et africains en quête d’une vie meilleure), pour les plus chanceux c’est l’instrumentalisation de la part d’extrémistes, le bourrage de crâne qui les attend, jusqu’à mourir et tuer des innocents, qui est la victime ??? Rappelons que ces extrémistes sont l’émanation des services secrets occidentaux (de Ben Laden aux frères musulmans avec qui Sarkozy a négocié la mise sous tutelle de tous les musulmans de France.)


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