Immigration et vieillesse en France par Omar Samaoli, gérontologue

lundi 28 novembre 2011

Vieillir aujourd’hui est un paradoxe : au regard des sciences médicales, le vieillissement de l’individu est une donnée bio-psycho-physiologique irréversible, l’être humain entamant son cycle de vieillissement dès sa naissance même. Il en est tout autrement lorsqu’il faut apprécier cette condition humaine à l’aune de l’usure fatale et de la longévité, procurées par les progrès scientifiques, les problèmes démographiques, sociaux et économiques qu’elle pose (Moulias, 1996).

Aujourd’hui, et alors que les sociétés en développement font face à des réalités démographiques d’une toute autre nature telle que la croissance démographique importante, le taux de fécondité élevé, la prédominance des jeunes classes d’âge, le “vieux continent” fait face, lui, à des réalités somme toute inverses : vieillissement démographique des populations, non renouvellement de certaines classes d’âge, augmentation de l’espérance de vie et de la longévité (INSEE, 1990).

Peu d’intérêt dans tout cela a été accordé aux mouvements migratoires, sous l’angle du vieillissement, de l’allongement de plus en plus important des durées de séjour dans le pays d’accueil ou de la fixation des populations immigrées en France, du regroupement familial ou encore du devenir des plus âgés parmi ces populations lorsqu’ils ne retournent pas définitivement finir leur vie dans leur pays d’origine (de Wenden, 1991).

Pendant de nombreuses années, le temps de l’immigration, et dans l’immigration, est resté un temps vide, provisoire, parce que ces immigrés provisoires étaient tous liés par des engagements sociaux, économiques et affectifs à leur pays d’origine (Sayad et al. 1964). Pendant longtemps aussi, l’immigration avait rarement de prise sur leur personnalité, leurs conduites, leurs comportements et leurs consommations, bref sur leurs façons d’être au quotidien. Néanmoins, la sédentarisation des gens n’était souvent que de circonstance, pour ne pas dire de façade, alors que dans l’intimité étaient réinventées/actualisées régulièrement des habitudes d’être, de consommer et de vivre tout court. Toute une vie a été assumée comme une parenthèse pour ne pas perdre le lien et surtout pour continuer à entretenir autant la nostalgie des origines que cet indéniable sentiment d’appartenance à celle-ci.

Avec le recul permis aujourd’hui par la durée “excessivement longue” dans l’immigration, échappant de plus en plus à la reproduction de jadis, avec ce qu’apportent les questions de la retraite et de la vieillesse comme indications supplémentaires de compréhension, le cycle migratoire en lui-même se trouve modifié et étendu au prix de paramètres, d’impératifs et de nécessités dont seuls les gens maîtrisent le contenu.

L’immigration a été dépouillée de son sens, de sa légitimité première (le travail), de ses motivations initiales (entre autre le retour au pays d’origine), pour ne plus reposer en bout de course, et notamment dans la retraite et la vieillesse, que sur une identité d’immigré peu prise en compte et à la limite illégitime. Nous comprenons mieux aujourd’hui, les dilemmes et les malaises des personnes : trop proches de leur culture, de leur façon de vivre et d’élever leurs enfants, pour être totalement “digérés” par la France, du moins par le modèle de la société française et paradoxalement de plus en plus enracinés dans l’hexagone pour être encore fidèlement porteurs des valeurs des sociétés et des pays d’origine (Samaoli, 1989).

Bref, de part et d’autre des frontières géographiques et culturelles, l’inconfort de ces gens est manifeste, mais leur silence en dit long sur l’immigration et sur la vie tout court (Samaoli, 1989). La sociologie de l’immigration, si tenté qu’il puisse en exister une spécifique aux immigrés et à eux seuls, nous a certes suffisamment appris sur leur arrivée en France (Sayad, 1982), les différentes phases et modalités de leur installation, leurs conditions de logement (Toubon, 1990), les difficultés d’intégration qui sont les leurs, les transformations sociales statutaires diverses qu’a connues la condition immigrée, mais sans anticiper le non retour ou encore l’extension des cycles migratoires ouverte par la retraite et la vieillesse dans l’immigration.

Parler de gérontologie au sujet de ces immigrés en France est une occasion de lire et d’apprécier l’évolution profonde de l’immigration, la place qu’occupent ou non les personnes âgées dans leurs familles, les relations qui subsistent ou non entre les générations, la vie urbaine et ses difficultés, les besoins de services ou l’entrée en institution gériatrique (Samaoli, 1989).

La vieillesse des immigrés est-elle suffisamment prise en compte comme réalité gérontologique aujourd’hui ? Ce n’est que très peu ou pas du tout encore le cas. On en vient que doucement à admettre l’éventualité même du maintien des anciens travailleurs immigrés dans l’hexagone. On en vient également, mais lentement, à rompre avec le lot des clichés et autres stéréotypes (de bonne ou de mauvaise foi) tenus sur les immigrés et leur vie.

Or l’immigration est devenue aussi une question gérontologique, dès lors que les individus sont devenus concernés par l’accès aux services, les aides et les prestations nécessaires aux personnes âgées pour vivre chez elles ou en institution, le logement et sa capacité à favoriser un maintien à domicile, une plus grande implication et prise en compte des gens âgés dans les actions gérontologiques préventives et enfin par les questions de loisirs, de lutte contre l’exclusion, l’isolement ou la solitude.

Toute personne âgée aspire à conserver son logement, son train de vie ordinaire. Seul l’amenuisement des forces physiques ou les signes patents d’une dépendance physique concomitante appellent l’entrée en institution gériatrique. Cette échéance peut être retardée le plus longtemps possible grâce à la mise en place d’un dispositif d’aide au maintien à domicile. Il s’agit, pour l’essentiel, d’aides diverses à l’accomplissement des gestes courants de la vie : confection ou portage des repas, aide ménagère pour l’entretien du cadre de vie, soins de nursing et d’hygiène. Les immigrés âgés ont-ils droit ou non à ces aides ? Les connaissent-ils ? Font-ils ou non appel à elles ?

Si l’accès à ces aides est ouvert sans distinction aux immigrés âgés comme aux autochtones, ce sont leurs difficultés de mise en place qui méritent attention. Les modes de vie des gens, leurs conditions de logement et de ressources restent encore des éléments à maîtriser pour favoriser efficacement ce maintien à domicile (Samaoli, 1997). Il n’est pas rare aussi qu’un décalage soit visible entre le contenu de ces prestations et la perception d’ensemble de celles-ci par ceux qui peuvent en bénéficier. Dans bien des situations, il devient nécessaire de tenir compte de paramètres culturels et de comportements sociaux, très peu enclins à confier ces aides à des tierces personnes.

Ce problème revêt paradoxalement un tout autre aspect dans le cas des personnes âgées qui vivent seules et habitent encore dans les anciens foyers de travailleurs migrants. La difficulté dans la mise en place de ces aides relève alors beaucoup moins de quelques réticences culturelles que de résistances diverses et d’insuffisances de ressources (Samaoli, 1992, 1997).

La vieillesse des immigrés en France soulève également des dysfonctionnements juridiques dans l’accès à certaines prestations d’aide généralement consenties aux personnes âgées. Le législateur français ayant parfois soumis bon nombre de ces aides à des conditions de nationalité, de territorialité et de durée de séjour en France, les rend inaccessibles*.

La construction européenne a introduit incidemment des disparités par l’entremise des inclusions et des exclusions, l’appartenance ou non des communautés immigrées à l’espace européen (de Wenden, 1991). Il en est de même devant l’absence d’une harmonisation des législations sociales européennes, qu’il s’agisse des politiques de la vieillesse, des systèmes de retraites encore disparates, de la couverture et de l’accès aux soins, des possibilités de libre circulation ou de transfert des pensions de retraite à l’intérieur même de l’Europe.

Le passage dans les institutions pour personnes âgées vient aussi pallier l’absence de famille dans l’immigration, générée par l’amenuisement des liens sociaux, la mobilité des proches et des enfants ou les aléas de la vie (veuvage, divorce, etc...) comme chez les populations âgées françaises (Kagan, 1996). Mais dans bon nombre de cas encore, il prend surtout le relais des garnis**, des meublés ou même des foyers de travailleurs incapables de continuer à héberger des personnes âgées et moins encore lorsqu’elles deviennent invalides ou nécessitent l’intervention d’une tierce personne pour accomplir les gestes courants de la vie quotidienne.

Un ensemble de difficultés, nées de ces situations nouvelles, font question et le feront davantage encore à mesure de l’étendue et de l’accroissement de cette réalité gérontologique, chez le personnel médical, para-médical et les travailleurs sociaux dans leur diversité. Déjà les problèmes de la langue en eux-mêmes et ce qui en résulte comme complications dans les relations quotidiennes, sont souvent la source de conflits multiples et surtout un indice de majoration de l’isolement et de la solitude de ces anciens.

L’absence de références anthropologiques dans la formation des soignants sur l’identité - les identités de ces anciens - et les supports anthropologiques traditionnels dont elle s’inspire, rend les actes de soins, les démarches de communication, les entreprises de soutien et d’accompagnement dans la vieillesse et au bout de la vie, même nourris de bienveillance, difficiles sinon impossibles. Les conditions de logement des immigrés en France offrent à toute analyse, et non nécessairement gérontologique, des indications suffisamment éloquentes autant sur l’histoire de l’immigration même que sur les modalités d’accueil, d’hébergement et d’insertion urbaine de ces derniers. Mais, résident provisoire (pensait-on), l’immigré n’avait à être logé que provisoirement, travailleur pauvre, il n’avait qu’à être logé que pauvrement aussi (Sayad, 1991). Nulle surprise que le logement des vieux immigrés comme celui des moins âgés du reste soit souvent et parfois sévèrement marqué par l’inconfort, la précarité, la vétusté et l’insalubrité.

Plus que tout autre mode d’habitat, le garni, les appendices similaires et les anciens foyers de travailleurs migrants ont symbolisé des décennies durant la précarité et le caractère éminemment provisoire de l’immigration de travail en France. Or, tout cet univers se trouve aujourd’hui concerné par un enracinement “démesuré” des populations qui y habitent et de façon concomitante par des besoins propres aux personnes vieillissantes.

Il est remarquable de constater, et sans qu’il s’agisse là d’une politique de logement délibérée et déclarée comme telle à l’adresse des immigrés et à eux seuls, que la majorité de ces derniers habitent le logement social et que celui-ci, qui a constitué certes une amélioration notable au regard d’autres conditions, n’a pas tardé non plus à être traversé par des dysfonctionnements notables. Il est devenu par endroits un univers urbain où se cumulent sévèrement bien des misères de nos concitoyens immigrés et non immigrés.

C’est dans cet espace complexe au confluent de la santé, de la maladie, de l’accès aux soins et aux services, du logement et de l’insertion urbaine que des actions innovantes doivent se déployer à l’endroit de ces populations également. Rien n’est aussi insupportable que d’entendre tous ces concitoyens n’entretenir à leur égard qu’un fort sentiment d’abandon. Tous ces dysfonctionnements que nous évoquions doivent trouver des solutions adaptées et inspirées autant par le droit que par la solidarité.

Omar Samaoli - Yabiladi.com Gérontologue

* Des décisions de justice déjà anciennes et les dispositions législatives récentes contenues dans les “lois Chevènement” ont apporté des corrections nécessaires à ces dysfonctionnements. Mais, il n’en demeure pas moins que le recouvrement de ces droits relève du travail de titan. Est-il normal d’avoir à recourir, le plus souvent, à la procédure du contentieux pour disposer de son droit ?

** Cet euphémisme masque des poches urbaines d’une insalubrité et d’un confort des plus rudimentaires. Ce sont généralement des pièces de 10 ou 12 mètres carré où vivent plusieurs personnes.


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